Le jour d’avant

Manifeste pour une insurrection citoyenne

« Si tu veux dire la vérité, assure-toi que tu as un bon cheval »
Proverbe tzigane
Alexandre Romanès, Un peuple de promeneurs, 2011

« Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », chantait le poète Aimé Césaire. Au milieu du voyage, la mémoire est cette enfant silencieuse ; le soir, elle parle aux hommes qui à la proue, qui à la hune, qui à la barre. En regardant aller les eaux, elle leur dit d’une voix calme : « Voyons un peu où le sillage nous mène. D’où vient que le jusant nous charrie vers l’abîme ? »

Des voix anciennes, oubliées, nous avons pris l’habitude d’emplir nos armoires. Et voici que les portes menacent de craquer, qui mugissaient autrefois. Qui se souvient de ce moment de vérité, durant lequel l’abbé Sieyès, dans un discours du 7 septembre 1789, laissait encore entrevoir l’irréductible distance entre démocratie réelle et régime représentatif :

« Les citoyens qui nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. Si les citoyens dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Quel plus sinistre camouflet pouvons-nous encore trouver au prétendu pouvoir du peuple, combien de fois avons-nous enduré ce douloureux « Assis ! Assis le peuple ! », lorsque nous aspirions à exercer ce pouvoir qui nous revient de droit ? Mais les mots ont leur part à jouer et c’est souvent le dévoiement du verbe qui ouvre ensuite la voie à toute velléité de tyrannie.

Ni référendum d’initiative populaire, ni reddition de compte au terme des mandats électoraux ; pour représentants, au plus haut niveau, des vibrions oublieux des volontés et de l’intelligence dont ils émanent et qui, lorsqu’ils ne trahissent pas les intérêts qu’ils représentent, s’emploient avec constance à ne poursuivre que les leurs. Si ces gaudrioles n’étaient pas suffisantes à nous chauffer résolument la bile, notre dernier président s’est employé, ouvrant aussi la voie à François Hollande, à trouver son point d’incandescence. C’est qu’en 2007, il avait décidé de quitter l’insolence pour l’indécence, puis l’indécence pour l’insoutenable. Le crime de haute trahison du chef de l’État, reconnue en 1814 et en 1830, en 1848 et en 1875, en 1946 et en 1958, disparut après deux siècles, par la magie d’une révision constitutionnelle sans référendum.

Oubliée la liquidation du cinquième de nos réserves d’or en 2004, fameuse équipée qui nous coûta la somme modique de 10 milliards, oublié l’accroissement de notre dette souveraine de plus de 600 milliards, autant en un quinquennat qu’au cours des deux décennies passées, justifiant la cure drastique de toutes les administrations et le profit comme unique ligne d’horizon.

La faillite de notre époque, il faudra bien que les historiens la questionnent. Enfant, j’avais un puzzle de la carte de France. Les pièces qui jonchaient le sol me faisaient l’effet d’un hydre de Lerne version Ravensburger, si bien qu’il me semblait impossible d’y mettre un point final. J’ignorais alors qu’il se pourrait qu’on en vende pièce après pièce la richesse et puis les paysages : sources d’eau, autoroutes, terres agricoles, entreprises nationales. Si je suis évidemment reconnaissant que l’on veuille a posteriori me simplifier la tâche, je regrette que ce soit au prix de la faillite de toutes nos institutions et de notre modèle de société.

Écoutons à présent cette autre voix. Dès l’instant où les enfants en Italie sont rendus à l’état de bête de somme, où les thuriféraires du cyclisme auto-entreprenariale pédalent entre les voitures pour Deliveroo, animant les rues de la capitale de leur costume diapré, je crois déceler quelque légitimité à cette strophe de notre hymne national, ni enseignée, ni chantée. Je ne doute pas que d’aucuns ont encore ces mots en mémoire :

Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français, pour nous, ah ! quel outrage !
C’est nous qu’on ose méditer
De rendre à l’antique esclavage !

Il est des mots qui plus que d’autres excitent les foudres insurrectionnelles et l’esclave est toujours plus commode de ne pas être au fait de sa condition, c’est entendu. Mais enfin, pourquoi cette strophe n’est-elle pas aujourd’hui sur toutes les lèvres ? Pourquoi n’est-elle jamais chantée, jamais exposée, elle qui donne générosité et profondeur, dignité et dilection à un chant qui sans elle est voué à l’incompréhension ?

Mais il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte ; et il est tard maintenant dirait Brel, en un sourire dont il était coutumier. Sans doute est-il temps d’aller droit au fait. Trois mots. Trois mots qui assemblés forment un monde, une litanie, une certitude : nous nous lèverons. Paysannes, infirmiers, policières, enseignants, ouvrières, secrétaires, bénévoles, ébénistes, poétesses, militantes, jardiniers, orphelines, inventeurs, ingénieures, journaliers, avocates, prisonniers, économistes, informaticiennes, femmes de foi, hommes de coeur, nous nous lèverons. Sur terre et sur mer, marins et promeneurs, rêveurs idéalistes et ceux partis trop tôt, nous nous lèverons.

L’homme est né libre et partout il est dans les fers. À tous les bouts de la chaîne, le même déchaînement de colères égrotantes, la marche du progrès humiliée de promesses différées, de chausse-trappes insupportables, de fables répétées.

Nous nous lèverons et nous serons des millions. Nos yeux auront toutes les couleurs, nos espoirs ne seront ni divisés, ni incertains. C’est une promesse et c’est un cri de guerre. Casus belli, que devrions-nous encore souffrir pour condamner la guerre lancée contre les peuples ? Cette guerre et toutes les autres, allons bon ! En sommes-nous les auteurs ? Les bénéficiaires ? Sont-ce les fonctionnaires ? Ou les artisans ? Sont-ce les semeurs, les gens de rien, les mères dans les villages étranglées de chagrin ? Le peuple qui ne peut mais, dont le poitrail étouffe de rêves impossibles, de mièvreries d’enfants, ce peuple importun qui veut vivre et fouler librement cette terre qui est la sienne, qui n’a cessé de l’être que parce qu’on l’en prive. Nous sommes des travailleurs et nous voulons la liberté, nous la prenons, nous l’arrachons, sans autre députation que la mesure de nos mains qui se joignent.

Quoi ? Douze mille ans de semences et des millions de furieux devraient jeûner ce soir ? Trois mille ans de maçonnerie et des malheureux seraient jetés aux ponts ? Deux mille ans de littérature et nous serions aux fers ? Assez ! Debout ! Nous nous lèverons ! Qui peut éteindre la vérité lorsqu’elle se met en marche, qui peut siffler un homme debout, en pèlerinage, qui crie « La liberté et à chacun sa part » ? Qui donc ?

À tous ces traîtres, à ces rois conjurés, n’objectons qu’une promesse : Nous nous lèverons. A ceux qui nous promettent l’éternité d’une nuit de servitude, un seul credo : nous nous lèverons.

La seule borne au champ des possibles est gravée des espérances qui n’ont pas été éprouvées contre le monde. Les hommes et les femmes n’ont jamais cessé d’être les alliés objectifs, cheminant aux versants d’un même rêve à venir ; ils ne l’ont oublié que parce que nous avons cessé de le leur dire. Chaque jour. Chaque minute. Maintenant. En cette première nuit de notre insoumission, je vous serre la main aussi fraternellement qu’il m’est possible.

Antoine Cid

Toujours plus de vidéos sur anarchy.pizza !

Posté le

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *