Jean-Christophe Victor

Fenêtre sur monde

Musée des Confluences. La semaine s’ouvre à peine, des traboules de la Paix à la colline de Fourvière, le frimas alenti pèse sur les paupières des chalands lyonnais. Novembre 2016. Ce soir, on dînera du homard chez La Mère Brazier. Au même moment, Jean-Christophe Victor s’avancera à la tribune, avec cette douce quiétude, cette certitude tranquille d’avoir avec des cartes, des statistiques et trente ans de son existence sondé un peu les dynamiques profondes et les tendances du monde.

Fondateur d’un laboratoire de recherche en relations internationales, enseignant infatigable à l’initiative du premier musée français des mondes arctiques, beaucoup le connaissent pour ses explorations minutieuses, rythmées par de la « data visualisation », toutes ces minutes précieuses où les dessous des cartes livraient le temps d’un exposé leurs secrets sibyllins.

Pensée monumentale, regard embrassant les époques et les civilisations, sa méthode croise un goût pour la rigueur et pour la vulgarisation scientifique.

Quittant le papier froid et inerte, les cartes s’animent, se suivent et se colorent de sa voix, de sa sagacité, de sa volonté toujours soucieuse de s’approcher au plus près de la vérité. Pour un instant, montagnes et ports, canaux, barrages et politique urbaine quittent la retraite poussiéreuse du transparent académique qui les préservera jusqu’au semestre prochain ; et sa pensée aussi s’invite sur cette longue courbe du temps, synthétisant passé, présent et s’essayant avec pudeur et intégrité au pari, toujours risqué, de dessiner des prospectives.

Faire de la géographie, c’est mettre en relation les hommes, leur milieu, toucher du doigt, entendre et entrevoir rêves et projets. Ce ne sont pas simplement des fleuves et des vaisseaux qui s’en échappent. C’est une manière de penser un milieu, de nous le rendre intelligible et familier. Le projet de cartographie des Grands Voisins où fourmillent à ce jour centaines d’associations fédérées à Denfert Rochereau n’est qu’une manifestation de cette géographie à taille humaine, intégrant à sa démarche les outils et la modernité dont elle est une parente.

Peu coutumier des formats longs, Jean-Christophe Victor leur préfère la brièveté. Succinct sans rien perdre de son acuité, lumineux sans trahir la densité des sujets qu’il aborde, le géographe aimait à dire qu’il avait acquis et éprouvé ce goût de la synthèse dans son premier poste en Afghanistan, ce don de ramasser, de concentrer en une dizaine de minutes le résultat d’une vie de travail.

Ce 21 novembre 2016, Jean-Christophe prononçait sa dernière conférence. Le chaland, le musée des confluences, le frimas battant les tonnelles, et quelques mots lancés sur « les défis du futur », le titre de sa dernière intervention qui sonne aujourd’hui comme l’héritage prémonitoire d’un avenir qu’il nous appartient à présent de poursuivre après lui.

« Quand on travaille sur le futur, on se trompe toujours », disait-il avec l’humilité heureuse des travailleurs qui concourent au cheminement des connaissances humaines. « Mais au moins, il y a deux domaines qu’il ne faut pas laisser de côté, qui sont sur des tendances longues, l’étude des systèmes éducatifs et l’étude des dynamiques démographiques ».

La formation des hommes et des femmes, leurs espérances, Jean-Christophe Victor en a parlé avec justesse et la conviction toujours sincère qu’il n’est de savoir qui ne se partage pas. Où que vous soyez à présent, nous sommes nombreux à vous serrer fraternellement la main, souhaitant rendre hommage au travail et à l’homme, à l’auteur et au géographe.

Pour ce dernier voyage, je vous laisse comme jadis la parole sur « votre continent de coeur », dont vous avez toujours partagé avec moi l’admiration et la fascination. A vous monsieur Victor.

Antoine Cid

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